J’ai décidé de mettre en ligne sur ce blog le récit de ma soirée au Bataclan que j’avais écrit quelques jours seulement  après l’évènement, encore sous le choc. Je l’avais déjà publié en petit comité sur mon facebook perso, je le remets ici à destination de tous. Mon témoignage avait été également repris dans le journal « la Provence » de façon partielle  (je n’ai plus la date de l’édition en tête…)

Je n’ai quasiment pas retouché le récit afin d’en conserver l’esprit originel, j’ai seulement corrigé quelques formulations maladroites et raccourci quelques passages trop longs. J’ai aussi mis des initiales à la place des prénoms, car ni moi ni mes proches présents ce soir-là ne sommes en quête d’une quelconque reconnaissance : le message est plus important que la personne. Enfin, j’ai également rajouté un titre à ce récit que je juge approprié me concernant, et dont vous devinerez sans peine la référence…

Voila pour le contexte. Maintenant, pourquoi je publie tout cela ici, maintenant ? L’objectif est double : d’une part, essayer de montrer aux gens à quoi ressemble un attentat vu de l’intérieur, même si mille récits ne remplaceront pas une expérience sur le terrain. Il s’agit d’une situation qui hélas et vu le contexte actuel pourrait être un jour la votre, il me semble donc utile de vous y projeter mentalement afin de vous préparer au pire (le meilleur n’en sera que plus appréciable). D’autre part, l’idée consiste également à faire connaitre au plus grand nombre ce que je qualifie de saine pluralité d’opinions : en gros, dire aux gens que malgré le matraquage incessant des médias qui voudraient vous faire croire que les victimes de cette soirée-là ont toutes le pardon facile, il y a aussi des gens comme moi qui l’ont mauvaise. Des gens pour qui la priorité n’est pas de « ne surtout pas faire d’amalgames » mais de prendre les mesures adéquates pour que plus jamais cela n’arrive (et on a bien vu avec le 14 juillet que cela n’avait évidemment pas été fait…). Des gens qui ne sont pas dans une supposée repentance bête et méchante ni dans la résignation, mais dans la colère face à ceux qui veulent nous détruire. Des gens comme moi qui ont les boules que rien ne se fasse et que l’État comme le peuple français restent toujours aussi passifs face à ce déferlement de violence (lire à ce sujet mon autre billet : https://levraivisagedelafrance.wordpress.com/2016/09/07/reflexions-sur-les-reactions-populaires-post-attentats/ ). Une colère que j’estime légitime et que je vous fais partager ici au travers de ce récit vécu de l’intérieur. Un instantané de la terrible guerre qui se déroule sur notre propre territoire et de ce que l’être humain a de pire en soi.

Bonne lecture si j’ose dire…

 

« Vous aurez ma haine » : Récit d’une soirée définitivement pas comme les autres

13-11-2015 – Concert des Eagles of Death Metal – Bataclan, Paris

Il doit être environ 20h15 quand mon petit groupe arrive au Bataclan, à savoir mon ami G., ma femme C. et moi-même. G. habite loin de Paris et nous avons un peu trainé, du coup nous arrivons assez tard sachant que sur les billets il est marqué 19h30. Nous rentrons dans le Bataclan, il n’y a pas de queue. Nous réalisons que la plupart du public est déjà à l’intérieur. Nous passons le contrôle de sécurité qui, au passage et résonne douloureusement après les évènements qui vont suivre, me paraît quelque peu dérisoire. J’ai pourtant fait pas mal de festivals et de concerts ou les mecs te toisent de haut en bas, te font une fouille au corps et inspectent ton sac à la lampe torche. Ici, rien de tout ça, je présente les billets, je passe en deux secondes chrono, l’inspection est rapide et pas très approfondie.

Bref, nous voilà enfin rentrés. Comme prévu, la salle est pleine, la foule est déjà compacte. Les lumières sont allumées, il n’y a pas de groupe qui joue, nous en concluons que nous avons raté la première partie. « C’est pas plus mal » plaisante G., « avec la journée de fou que nous venons de vivre, je suis fatigué, j’aimerais autant me coucher tôt. » Et c’est vrai que, chacun de notre coté, nous avons vécu une « journée de fou »: G. en train d’acheter de quoi refaire son appartement et de commencer à le retaper, C. et moi à visiter Paris, les galeries Lafayette, l’opéra Garnier. Une journée épuisante mais magnifique, qui allait se conclure avec un sympathique concert d’un groupe que nous apprécions tous.

Bref, jusqu’ici tout va bien comme dirait l’autre.

Et donc, il n’est que 20h20, nous sommes à l’intérieur du Bataclan, la soirée n’a pas encore commencé – pour nous – mais nous sommes déjà un peu exténués. Avant toute chose, je décide de faire un saut aux toilettes. Je repère où elles sont – dans un coin de la salle, près du bar – j’ouvre la porte : surprise, il y a la queue pour les chiottes pour hommes ! Soit ! Je renonce et me dis que je pisserai plus tard, soit à la fin du concert si je tiens le coup, soit entre deux chansons du groupe si ça devient vraiment pressant. Je rejoins donc C. et G., G. me propose d’aller au bar pour commander quelques pintes. A ce moment là, le bar est blindé de gens mais nous finissons par trouver une ouverture, au milieu du bar, là ou il y a moins de gens. Nous commandons une bière, nous nous retournons, et là commence déjà à se jouer une série d’évènements qui va probablement déterminer une partie de notre destin.

On s’interroge avec G. et C. : « Finalement, on est pas si mal, ici, près du bar, notre bière à la main, pour regarder le concert ? » Après tout, le bar est légèrement surélevé. Les gens dans la fosse sont plus bas que nous, on voit parfaitement le groupe – exception faite des poteaux qui gâchent une partie de la vue tout de même. Premier instant d’hésitation… puis on décide que quand même, on est des putains de rockers, et qu’un concert ça ne se vit pas au bar, même si la vue est bonne, un concert ça se vit dans la fosse. Première excellente décision (mais ça nous ne le savons bien sur pas encore ) car « côté bar », et par côté bar j’entends celui ou nous étions c’est a dire celui prés de l’entrée, je pense très sincèrement que les chances de survie étaient proches du zéro absolu.

Bref, nous avançons tranquillement, nous pénétrons dans la fosse mais à ce moment-là nous sommes toujours au fond, toujours pas très loin de l’entrée (!), et nous attendons. Pas longtemps à vrai dire: alors que la plupart des rock stars se font généralement attendre, les Eagles of Death Metal sont plutôt ponctuels ce soir-là puisque pour un concert prévu à 20h30, ils commencent à environ 20h40. Bien joué les gars je me dis. Fatigué comme je suis, autant que ça commence vite et que la soirée ne s’éternise pas trop.

Et donc les lumières s’éteignent, le concert commence. Il y a un espèce d’effet rouge-noir appliqué sur les musiciens qui rend très bien. L’heure est à la musique, à la joie, au rock’n’roll. Je finis ma bière, je lâche mon gobelet en plastique, je noue mon gilet autour de la taille. Ainsi, je n’ai pas trop chaud, j’ai les mains libres, je peux profiter au maximum de cette soirée endiablée. G et C sont a côté de moi ; je suis derrière C., comme souvent dans les concerts; c’est con, mais parfois je me surprends à évaluer ma position par rapport à elle, pour éviter les mouvements de foule trop brusques ou les mains baladeuses.

Petit mouvement de foule devant, G est déjà à fond dans l’ambiance, il reconnaît des amis plus loin. Il avance, m’invite à le suivre, j’y vais : encore un mouvement vers la scène, encore un déplacement anodin qui a sans doute contribué à nous sauver puisqu’il nous a éloigné de l’entrée principale et des assaillants. Je vois G. aller encore plus loin que nous dans la fosse, il a retrouvé ses amis. Je ne les connais pas, j’ai la flemme de me présenter, je reste un peu en retrait avec C.

Le groupe enchaine les chansons, nous invective, l’ambiance est là, tout le monde saute, danse, rigole. Il y a une fille aux cheveux roses devant nous qui s’agite dans tous les sens, je la regarde, je trouve ça mignon et bon enfant. C’est un réflexe que j’ai souvent pendant les concerts, même si le concert est chouette, même si je m’amuse, parfois je déconnecte et je regarde ailleurs que vers le groupe. Je regarde les gens qui regardent le groupe, je regarde le décor, je regarde les lumières, j’essaie de « capter » l’atmosphère.

Et puis je « reviens » sur le concert, et je kiffe le son comme tout le monde. Et les minutes passent. Les chansons s’enchainent. Tout va bien putain. Tout se passe pour le mieux. Soudain, au bout d’environ 3/4h de concert endiablé, l’horreur commence, mais on ne le sait pas encore, on ne le réalise pas encore. Les minutes vont désormais nous paraître des heures et on ne va plus kiffer du tout.

J’entends, comme beaucoup de gens le témoigneront plus tard, de drôles de bruit, assez forts, dans mon dos: comme des bruits… de pétards ?! De pétards ??? Merde, ça n’a aucun sens, on n’est pas le 14 juillet les gars. Le bruit est fort mais est relativement couvert par la musique, par les Eagles qui sont sur scène et continuent à jouer comme si de rien n’était pendant encore quelques instants.

Là, ton cerveau essaie tant bien mal de rationaliser et te dit: Si les gens sont toujours là et qu’ils ne bougent pas, si le concert continue et que le groupe joue… c’est que tout va bien, non ?

Mais non, tout ne va pas bien : J’entends ce bruit bizarre qui dure quand même de longues secondes, – je ne saurais dire combien…cinq, dix, plus ? – je me retourne et je ne vois rien de particulier dans la pénombre. Je pense à des pétards, je pense à une machine de la sono qui a du griller et doit faire ce genre de bruit à cause d’un court-circuit. Eh bien non. Ce bruit là, c’est le bruit de trois kalachnikovs, c’est celui celui d’armes de guerre tenues pas des fous furieux en train d’abattre des gens.

Tout d’un coup, les lumières s’allument, et nous retrouvons l’ambiance visuelle d’avant concert. Il n’y a plus cet effet rouge-noir sur le groupe. On voit enfin ce qui se passe – enfin, on commence. Et ce que je vois en premier, c’est le groupe Eagles of death metal en train de s’enfuir – pas tous en même temps, le guitariste a un petit temps de latence – Mais le chanteur… je pense que Jesse Hughes n’a jamais piqué un tel sprint de son existence. Et quand tu vois le groupe que tu es venu applaudir détaler comme des lapins en plein milieu d’une chanson, ton cerveau enregistre enfin l’information :

On est tous en danger putain. Quelque chose de grave se passe.

Je me retourne à nouveau, cette fois il n’y a plus les effets visuels, il n’y a plus la musique du groupe. On voit et on entend tout. Et là, qu’est-ce que je vois ? Trois personnes, trois arabes habillés en civil tenant leurs kalachnikovs vers nous et en train de tirer dans notre direction. Là, sans même réfléchir, absolument tout le public se jette par terre, tel un seul homme. On entend quelques cris – pas tant que ça – mais on entend toujours ce son, et cette fois dans notre tête ce ne sont plus des pétards mais bien des balles.

A cet instant, n’ayant qu’une vision partielle des évènements, couché au sol, je me souviens m’être fait cette réflexion : « Mais merde, c’est pas possible, ils sont quand même pas en train de tirer à balles réelles ? Ce doit être juste une bande de racailles bourrées qui veulent faire flipper les gens. » J’hésite : Sont-ce des balles à blanc ? Sont-ce des balles réelles et si oui, les mecs sont-ils en train de nous viser sciemment, ou juste en train de tirer vers nous en l’air, juste pour nous impressionner ? Malgré le peu d’espoir en la nature humaine que j’ai habituellement, à cet instant j’essaie de me convaincre de l’une des hypothèses les plus favorables. Je veux dire, ce n’est pas ça une prise d’otages. Tu ne tues pas juste les gens : C’est stupide, illogique, improductif. Tu les menaces, tu revendiques. Tu ne tues pas gratuitement, comme un animal. C’est ce que je veux croire, à tout prix.

Et donc les rafales s’enchainent, je suis à terre avec C. à mes cotés, juste en dessous de moi puisque j’étais derrière elle avant tout ça, et G. est un peu plus loin. Il n’était qu’à quelques mètres de moi lors du début de l’attaque, il avait rejoint son petit groupe d’amis, je m’en souviens maintenant ça me revient ! Pas le temps de voir ou il est, il a disparu de mon champ de vision, j’ai peur pour lui, j’ai peur pour moi, mais j’ai surtout peur pour C. Et là, un silence de quelques secondes – peut-être cinq ou six. A posteriori, j’apprendrai que les terroristes étaient simplement en train de recharger leurs armes – pour mieux nous exécuter, encore et encore. Je n’ai pas même le temps de me retourner : je vois la petite foule devant moi se relever, et nous suivons ce groupe, nous continuons à aller de l’avant, à avancer vers la scène puisque nos assaillants sont côté entrée principale.

Soudain, une lueur d’espoir : nous voyons une petite porte noire à droite de la scène principale. Une porte, putain ! Un moyen de changer de pièce, de quitter cette scène d’horreur, même si hélas – et on ne le sait pas encore – cette porte ne mènera qu’aux coulisses derrière, et en aucun cas à une issue de secours. En effet, l’issue de secours dont on entend parler dans les reportages et que beaucoup ont pu utiliser à ce moment de l’assaut pour s’enfuir de ce carnage, cette issue de secours il n’y en a qu’une et elle est du côté gauche de la scène. Et nous, nous sommes du coté droit. Nous sommes à quoi, peut être seulement vingt mètres de cette fameuse issue, mais à cet instant, avec ces connards qui rechargent leurs armes derrière nous – et l’on sait que ça ne prendra que quelques secondes – ces vingt mètres mesurent vingt kilomètres.

Alors on se replie sur la seule pseudo-issue qu’on a, cette petite porte noire qui nous conduira ailleurs, où que soit cet ailleurs. Mais nous n’y parvenons pas. Nous n’y parviendrons jamais. A nouveau une rafale, à nouveau des tirs, des gens qui hurlent, des gens qui tombent. J’entends les balles siffler, les tirs sont juste là, près de nous, les mecs visent tout particulièrement notre petit groupe. Ils tirent sur la fameuse porte noire, sur des gens qui étaient presque arrivés à l’atteindre.

Certains d’entre nous tombent sous les balles. Et là, c’est fini. Terminé. Plus d’espoir.

Notre groupe initial, qui est donc déjà plus réduit, se jette à nouveau au sol, une seconde fois, mais cette fois dans un chaos indescriptible. A vrai dire, je ne sais même pas si je me jette au sol, ce n’est même pas volontaire : ce sont les gens derrière moi qui se jettent au sol, qui me bousculent, me font vaciller, et par conséquent je tombe au sol, et donc C aussi. A ce moment et comme je le précisais plus haut, C. était toujours devant moi, comme quand le concert battait son plein. Par conséquent, lorsque je chute, elle est sous moi et d’autres gens. Il n’y a que sa tête qui dépasse, j’essaie de la couvrir avec mes mains autant que possible, même si c’est dérisoire.Quant à moi, je sens bien que la moitié de mon corps est exposée. J’ai une pile de gens sur moi qui sont étalés sur mes jambes et entravent mes mouvements. Certes ils me « protègent » le bas du corps si on peut dire, mais surtout ils m’empêchent totalement de bouger, de me lever, de courir, de faire quoi que ce soit.

Mon dos et ma tête sont exposés. Je réalise qu’à n’importe quel moment je peux me prendre une balle dans le dos, dans le cou, dans la tête. Mais C. est en dessous. Je me focalise sur ça. Il le faut putain. Il faut que je me calme. Rien d’autre à faire.

Et donc, la fameuse porte noire, notre illusoire espoir, elle est toujours là, plus proche que jamais, à quoi ? Quelques mètres seulement. Je la vois, elle est là, mais c’est fini, je ne peux plus l’atteindre. Plus personne ne bouge dans ce coin de la salle, les gens sont sur moi et m’empêchent de bouger ; les terroristes ont fini de recharger et constituent à nouveau une menace mortelle. Et là, une idée émerge dans ma tête, une idée qui je pense est partagée par une grande partie du groupe de survivants : c’est foutu. On a raté notre seule occasion, notre seule porte de sortie. On est coincés dans la fosse jusqu’à la fin : jusqu’à l’arrivée de la police, ou jusqu’à ce que une balle perfore notre corps.Vu les circonstances, on se dit tous que c’est la deuxième hypothèse qui va se concrétiser.

Et puis non. Pas ça. Pas maintenant ! Bien sur que je pense à la mort. Bien sur que je pense que la situation est très mal barrée. Mais je la refuse. J’emmerde la mort, j’emmerde ces fils de pute. Pas ce soir, pas maintenant. Hors de question qu’ils me tuent, ou pire, qu’ils blessent ou tuent C., c’est juste inconcevable.

Alors certes je ne peux pas bouger mais il me reste une arme : mon esprit. Mon seul rempart face à la monstruosité : l’espoir. L’amour. La volonté de vivre. J’essaie de faire ma propre thérapie, de me dire :« Mec, c’est hors de question, tu ne mourras pas, vous ne mourrez pas, ce n’est pas votre heure.» Je souffle, je respire par le ventre, j’essaie de reprendre mes esprits. Je vois C. en dessous de moi, elle est toute rouge, en stress, les larmes commencent à couler sur son visage. Il n’y a pas de douleur physique – pas d’impact de balle j’entends – mais la douleur morale est là, je souffre pour elle, je me dis non, pas ça, pas elle, pas nous. Nous ne méritons pas ça. Personne ne mérite un tel sort.

Et donc j’essaie de me détendre, aussi surréaliste que ça puisse paraître vu que nos chances de survie sont quasi nulles mais tant pis, il n’y a plus que cela à se raccrocher. J’entends les balles qui fusent derrière, certaines personnes sont exécutées à quelques mètres de nous. Je vois un couple mort à quelques mètres devant moi. La fille est livide, la bouche ouverte. Je me tourne sur la droite : un mec de dos, il y a du sang sur son T-shirt. J’essaie de me raccrocher aux rares gens encore a peu prés calmes, encore sains d’esprit : il y a un jeune homme blond adossé à la grille en face de moi, il est au sol comme nous tous mais tourné vers les terroristes. Il ne parle pas, il ne décroche pas la mâchoire. Peut être n’est-il même pas français, qui sait. Je sonde son regard, j’essaie de voir ce qu’il voit, de comprendre ce qu’il se passe, par procuration. De continuer à espérer à travers ses yeux. Peine perdue : Il ne témoigne rien si ce n’est davantage de désespoir à mesure que les minutes s’égrènent. Je le regarde à intervalles réguliers malgré tout, mais pas d’aide de ce côté-là.

Et puis il y a ces deux mecs à gauche, deux barbus trentenaires, l’un au dessus de l’autre : celui en dessous semble paniqué, refuse de regarder, de voir la mort en face – qui pourrait l’en blâmer ? Il cale sa tête sur le corps en dessous de lui et nous dit de la fermer. Oui, parce que je ne peux m’empêcher de discuter avec C., en dessous de moi, pour tenter maladroitement de la rassurer malgré tout, et de chuchoter avec le mec a ma gauche, le second barbu qui est aussi exposé que moi aux balles puisque nous sommes au sommet de la pile de corps. Malgré la peur, on se dit que si on garde la tête baissée, les terroristes ne nous verront pas parler, et qu’il faut malgré tout prendre ce risque plutôt que juste attendre que les choses se passent.Voir si on peut faire quoi ce soit. Tenter quoi ce soit, s’il y a la moindre opportunité. Je ne saurais répéter précisément nos conversations mais celles ci se résumaient à « Tu les vois ? » « La police arrive-t-elle ? » « Tu peux bouger les jambes? » Chacun de nous essaie de redonner un peu d’espoir à l’autre, malgré tout.

Les minutes passent, rien de nouveau coté police. Cela semble interminable. Une espagnole crie régulièrement près de nous, le petit groupe la somme de la fermer. Un type prend une balle juste à coté, toujours dans notre groupe. Il hurle brièvement « Aaaaaah mon dieu !! » et j’entends mon groupe lui dire de se taire. Et le type se tait. En gros : désolé pour toi mec mais c’est fini. Crève en silence.

Un peu plus loin, un type gémit depuis quasiment le début de l’attaque. Le son produit est étrange, dérangeant, terrifiant. Le type se meurt et personne ne peut rien pour lui. Je bouge la tête et je vois quelqu’un à l’entrée, en sang, avec une petite blonde qui courageusement se tient a ses cotés en pleurant. Est-ce lui qui gémit ? Peut être, peut être pas, il y en a tellement. « Arrêtez, arrêtez ça, laissez nous » pleure la fille, mais personne ne fait rien , ni les victimes ni les terroristes qui doivent être un peu plus loin – heureusement.

Personne ne peut rien pour personne. C’est chacun pour sa peau.

Il y a un type sous moi et sous C, sous une pile de gens qui pèsent de tout leur poids sur lui. Le mec commence à suffoquer, il essaie de lever la tête, de prendre quelques bouffées d air, puis retourne sous nous, « à l’abri ». Nous sommes impuissants face a sa douleur et son désarroi, et je me dis, je ne vais quand même pas survivre à ça pour laisser un mec étouffer sous nous putain ! Alors j’essaie de bouger un tout petit peu, sans me faire remarquer; ce faisant, j’entraine la pile de corps avec moi, mais mon groupe refuse de poursuivre le mouvement, soir tacitement soit en me chuchotant d’arrêter ça. Tant pis, j’aurais fait de mon mieux et le gars a un peu plus d’air… J’en viens alors a me demander si parmi les gens qui me bloquent les jambes bien malgré eux… peut-être y a t il aussi des cadavres ? Dans ce cas, inutile d’essayer de les convaincre.

C. est de plus en plus rouge, nous suons tous les deux à grosses gouttes. Je me permets d’essuyer mon front avec son écharpe, les gouttes sont tellement nombreuses que je commence à ne plus voir clair. Le temps continue de passer, toujours personne à l’horizon, toujours quelques rafales autour de nous, moins nombreuses qu’au début. Soudain, on entend une déflagration bien plus forte que les autres, comme une explosion. On voit des bouts noirs voltiger vers le plafond, certains tombent près de nous. Je ne comprends pas de quoi il s’agit mais j’ai besoin de savoir alors je tends la main droite, je saisis quelques bouts de ces résidus qui ont échoué tout près de moi, sur le dos d’un type allongé. On dirait du plastique ou de la la mousse. A quoi ça correspond, aux débris d’une grenade ?

J’apprendrai plus tard qu’en fait, il s’agit des restes de la bombe avec laquelle s’est fait sauter le terroriste qui était resté près de nous pour nous surveiller dans la fosse – et probablement aussi nous exécuter un peu plus tard si la police n’était pas arrivée à temps.

En parlant de la police… la voilà.Une silhouette au fond de la salle : on distingue mal. La porte s’est ouverte, à nouveau, on est tous pétrifiés. Mais a priori ce n’est pas l’un des terroristes, et effectivement l’on apprendra plus tard que cet homme était un policier qui avait réussi à entrer et à tirer sur le terroriste de la pièce du bas – la notre donc. Terroriste qui en tombant s’était fait exploser, volontairement ou non je ne sais pas. Je regarde les débris à coté de moi, il y a des petits bouts rouges, sanguinolents, est-ce que c’est… des bouts de cervelle ? Probablement. Celle du tueur, celle des victimes, je n’en sais rien.

A partir de la, on n’entend plus grand chose coté terroristes, seulement les râles des gens blessés, tout autour nous. Avec mon « copain » barbu, on s’interroge sur ce qu’il faut faire, toujours à voix basse. Faut-il en profiter pour s’enfuir ? Les terroristes n’ont-ils pas quitté la salle principale ? Il est peut être temps de faire quelque chose : j’essaie à nouveau de bouger un peu les jambes, j’essaie de convaincre les gens autour de moi. Personne ne réagit, au mieux ai-je droit à quelques réprobations. Bref, je suis toujours immobilisé, et rien n’y changera jusqu’à la fin de l’assaut, jusqu’à notre salut, ou bien notre mort..

Était ce mieux ainsi, puisqu’au final j’en ai réchappé ? Ou bien n’est-ce qu’un foutu miracle que nous ayons pu nous en sortir alors même que les gens refusaient de bouger et de me libérer de leur entrave, alors même qu’il y avait probablement des possibilités de s’enfuir pendant que les terroristes se déplaçaient dans les autres pièces ? On a beau me dire de ne pas y repenser, que c’est comme ça et que c’est tant mieux que je sois encore en vie… Je ne peux m’empêcher d’y songer. Je ne peux m’empêcher de me dire, même si c’est peut-être salaud de s’en prendre à des gens dans cette situation : « Les mecs, votre passivité a failli nous couter la vie. » A cet instant je leur en veux – et je continue aujourd’hui – mais puisqu’ils refusent de bouger, alors tant pis mon destin est scellé.

Pendant ce temps, on entend et on voit de plus en plus d’agitation au niveau de l’entrée. Cette fois ce n’est plus un seul flic qui se pointent mais une armée. Il y en a un, deux, trois… bientôt une dizaine, tous avec des casques et des boucliers. Au début l’on se dit « Ok, ils vont venir nous chercher, tout ça va s’arrêter. » Mais non, ils ne bougent pas, ils ne parlent pas. Et l’on comprend, ou l’on suspecte, qu’ils s’attendent à une riposte des terroristes, soit qu’ils nous tirent dessus, soit qu’ils aient posé des bombes et qu’ils les fassent exploser. Autrement dit, malgré les dix flics à l’entrée du Bataclan, on est loin d’être tirés d’affaire.

La tension est à son comble, mais je continue à me dire dans ma tête ça va aller mec, c’est bientôt fini, crois y à fond. Tu ne mourras pas ici, ni C. ni toi. Je continue d’essayer de m’en convaincre, je dis des mots rassurants à C., je lui caresse les cheveux. En faisant ça, en essayant de la rassurer, c’est aussi moi que je rassure. On va s’en sortir putain. On ne mourra pas de la main de ces fils de pute.

Malgré la présence de la police les minutes continuent d’être incroyablement longues. Ça commence a être très difficile de sentir mes jambes, empilées sous un tas de corps. J’ai mal, très mal. Je ne sens plus le sang circuler. Et je me dis, si on a une opportunité de s’enfuir quelle qu’elle soit, si les flics nous disent de dégager, je risque d’être incapable de bouger les jambes. Trop de douleur, pas assez de sang. Là, un vent de panique commence à souffler à l’intérieur de moi et je me dis : Respire ! Ne commence pas à douter ! C. est maintenant rouge comme une tomate, je sens qu’elle est en train de s’évanouir. Je lui parle, la supplie de rester éveillée, je me dis que si C. n’est plus consciente et que je ne peux plus bouger mes jambes, ma petite lueur d’espoir va très vite se transformer en panique totale. Mais elle tient bon. Elle reste éveillée. Elle est courageuse. Je n’en ai jamais douté, pas une minute, ni ce soir, ni depuis que je la connais, et cela ne fait que renforcer mon sentiment que l’on va s’en sortir. A deux, on peut vaincre n’importe quoi.

On peut survivre à tout. Même à un attentat en plein Paris.

Finalement, alors que nous sommes toujours à terre, les membres ankylosés, partagés entre ces sentiments confus que sont l’impuissance, la panique et malgré tout la volonté, nous entendons la police qui nous parle. Qui commence à nous évacuer. Miracle ! Ça commence, enfin ! L’extraction qu’on attendait tous, qu’on n’attendait plus. Je tourne légèrement la tête, je vois que les gens plus près de l’entrée que nous ont déjà commencé à sortir. Je regarde C., je lui dis que c’est fini et qu’on est tirés d’affaire, même si au fond de moi je n’y crois pas encore tout à fait. C’est que la police nous évacue certes… mais les terroristes sont encore là, bien vivants, dans l’enceinte du Bataclan ! Ce que l’on ne sait pas à ce moment-là, c’est qu’il n’y en a plus dans la salle principale, les deux restants étant regroupés dans une autre pièce à l’étage avec une vingtaine d’otages. Le seul type qui nous surveillait est déjà mort.

Alors oui on est sauvés, mais certains refusent encore d’y croire, et ils mettent du temps à se relever, à libérer nos jambes à C. et moi. Finalement les gens se lèvent enfin, mais personne ne se presse, personne ne parle, c’est comme un film au ralenti. Je secoue rapidement mes jambes, je les masse, c’est bon il y a encore assez de sang qui circule, je peux les bouger. J’ai mal mais je m’en fous. Je me lève dès que possible, je soulève C., elle me dit qu’elle ne sent plus sa jambe gauche. Le barbu à notre gauche comprend tout de suite, il la soulève du côté gauche, moi du côté droit. Nous l’aidons à marcher et nous dirigeons ensemble vers la sortie.

Et là on comprend. On réalise l’horreur de la situation.

La joie d’être sauvé se mélange avec la terreur de comprendre ce qui s’est vraiment passé. Ils n’ont pas juste blessé ou tué quelques personnes, comme on aurait pu le croire, comme on aurait souhaité le croire, même si on ne voyait rien ou pas grand chose, même si la plupart de l’action se passait dans notre dos. Non, c’est bien pire que ça. Les mecs ont commis un massacre dans le pur sens du terme. Nous avançons dans la fosse, et il y a du sang partout, il y a des corps partout, ils ne sont pas juste blessés, ils sont décédés. Certains sont encore « propres », quelques taches de sang, sans plus. D’autres nagent dans une mare de sang, leur cervelle en bouillie, les tripes à l’air. Ils sont tous morts, TOUS, autour de nous. De notre petit groupe, combien s’en sont sortis ? Une dizaine ? Pas plus je crois.

Et je réalise, du moins à posteriori, que j’étais juste dans un des pires endroits qu’il soit lors de l’assaut. Lorsque je raconte la prise d’otages aux gens, beaucoup pensent que j’étais dans un endroit relativement éloigné de l’assaut, ce pour quoi je m’en serais sorti. Mais non, je n’étais ni caché dans les toilettes ni réfugié dans les loges ou caché derrière le décor. J’étais en plein milieu de la fosse, là ou tout le monde est mort, la ou je n’aurais du jamais o grand jamais survivre. La seule explication plausible à mon sens est un mélange de plusieurs de ces éléments :

-Les terroristes visaient quand même très mal à distance

-Ils nous ont crus morts ( notre petit groupe )

-La police est intervenue suffisamment tôt pour pouvoir faire diversion

-Les bombes n’avaient pas pu être posées à temps dans le Bataclan

Je réalise que bon sang, ça en fait un nombre de conjonctures impressionnantes ! Bref, nous prenons mesure de l’ampleur du carnage, nous enjambons les corps, les mares de sang, nous jetons un dernier coup d’œil ensemble – C. comme moi – à un mec près de l’entrée, allongé et recouvert de sang, livide, les yeux ouverts. Nous pensons qu’il est mort, mais non : ses yeux bougent, pas sa tête, il nous regarde, la bouche ouverte, mais aucun son n’en sort. On comprend que le mec est en train d’y passer, on lit le désespoir et la tristesse dans ses yeux, on sait comme lui que rien ni personne ne pourra plus le sauver, ni la présence des flics ni celle des pompiers. Et on sort lentement mais surement, toujours sous la surveillance de la police. Je ne jette même pas un œil côté bar, ni à l’entrée. J’apprendrais plus tard que – fort logiquement – c’était les coins les plus touchés, qu’il y avait là des dizaines et des dizaines de cadavres. Je m’épargne visuellement un peu d’horreur. Juste un peu.

Je sors du Bataclan avec C. et le gars qui m’a aidé à la porter. Dehors, le chaos, la foule, les policiers qui nous escortent et qui ont l’air aussi paniqués que nous. Ils nous font longer les bâtiments coté gauche, et je vous avouerais très franchement qu’à ce moment là, même dehors, même avec les flics à côté, je ne me sens pas encore en sécurité.

On marche dans la rue , je continue à presser C., à la tenir par la main, ça y est elle peut marcher. Le barbu disparaît dans la nuit avec les autres survivants, pas même le temps de le remercier. C. sort son téléphone, elle appelle G., il est en vie. Elle appelle sa mère, la rassure. Elle joint mon frère, fait de même.

Dans le bordel ambiant, elle lâche ma main quelques instants, va un peu plus loin dans la rue. Pendant environ 5 secondes, mon cœur bondit dans tous les sens. Oui on est sortis mais non le danger n’est pas écarté ! Le quartier est bouclé ! Finalement je la retrouve quelques mètres plus loin, en train de discuter avec un pompier. Je la réprimande gentiment, lui dis ne plus lâcher ma main. Ne sachant pas trop où aller puisque la police nous évacue au fur et a mesure, nous trouvons refuge chez une jeune dame qui tient un commerce de vin près du Bataclan. Son magasin est ouvert, il y a quelques survivants déjà chez elle, puis bientôt des dizaines au fur et à mesure que les minutes s’égrènent.

Les regards se croisent, perdus. Les téléphones sonnent, les gens rassurent leurs proches, encore choqués de ce qui vient de se passer, encore incrédules d’être encore en vie. Certains ont perdu des amis, d’autres ne savent même pas s’ils sont encore de ce monde. Tristesse et joie s’entremêlent. Le danger physique est écarté. Mais les séquelles morales… ça reste à voir.

Je me dis qu’après tout c’est l’espoir qui nous a gardés en vie ce soir là. Alors j’imagine que c’est aussi lui qui continuera à nous faire avancer pour le restant de nos jours, quels que soient les événements, quelque soit le prix à payer.

Fin

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